Croatie vs Serbie : quand le football prolonge la guerre des Balkans

Voisins séparés par près de 250 kilomètres de frontière, la Croatie et la Serbie partagent une histoire commune longtemps inscrite dans celle de la Yougoslavie. Mais derrière les exploits sportifs et l’héritage d’un même État, le football est devenu l’un des symboles les plus puissants de la fracture entre les deux peuples. Des tribunes de Zagreb aux rues de Belgrade, la rivalité dépasse largement le cadre du sport et reste encore aujourd’hui marquée par les blessures de la guerre des Balkans.

Une même nation derrière un même maillot

La Yougoslavie, puissance du football européen

Entre 1918 et 1991, Croates et Serbes vivent au sein d’un même État. D’abord appelé Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, celui-ci devient officiellement la Yougoslavie en 1929. Le football constitue alors un puissant facteur d’unité.

La sélection yougoslave s’impose comme l’une des meilleures équipes européennes des années 1960. Elle atteint les finales de l’Euro 1960 et 1968, dispute une demi-finale de Coupe du monde en 1962 au Chili et décroche également la médaille d’or olympique aux Jeux de Rome en 1960. Les meilleurs talents croates, serbes, bosniens ou monténégrins évoluent ensemble sous le même maillot.

Les clubs de Belgrade, Zagreb ou Split deviennent eux aussi des références dans les compétitions européennes. L’Étoile Rouge de Belgrade, le Partizan, le Dinamo Zagreb ou l’Hajduk Split incarnent la passion d’un pays où le football occupe une place centrale dans la société.

La mort de Tito et la montée du nationalisme

Le 4 mai 1980 marque un tournant historique. Ce jour-là, alors que l’Hajduk Split reçoit l’Étoile Rouge de Belgrade, la rencontre est interrompue par une annonce : le maréchal Tito est mort.

Chef de l’État yougoslave depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, Tito maintenait un fragile équilibre entre les différentes républiques du pays. Sa disparition provoque un choc immense et ouvre une période d’instabilité politique, économique et sociale.

À la fin des années 1980, le nationalisme explose dans les différentes républiques de Yougoslavie. En Croatie, la création du HDZ (Union démocratique croate) de Franjo Tuđman en 1989 symbolise la volonté croissante d’indépendance. Les stades deviennent alors des lieux d’expression politique.

Dans les tribunes apparaissent progressivement les drapeaux nationaux croates et serbes. Les groupes ultras prennent une importance nouvelle, notamment les Bad Blue Boys du Dinamo Zagreb, les Delije de l’Étoile Rouge de Belgrade, Les Grobari du Partizan ou encore la Torcida à Split, l’un des plus anciens groupes ultras d’Europe.

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Des stades de football devenus champs de bataille

Dinamo Zagreb-Étoile Rouge de Belgrade 1990, le match qui annonce la guerre

Le 13 mai 1990 reste l’une des dates les plus symboliques de l’histoire du football dans les Balkans. Quelques jours après la victoire électorale du HDZ en Croatie, le Dinamo Zagreb reçoit l’Étoile Rouge de Belgrade au stade Maksimir.

Près de 3 000 supporters serbes, dont de nombreux Delije, font le déplacement. Avant même le coup d’envoi, les tensions explosent dans les tribunes. Les affrontements entre supporters se généralisent rapidement tandis que les forces de l’ordre sont débordées. Le match ne commencera jamais.

Les images d’émeutes, de sièges arrachés et de violences font le tour du monde. Ce jour-là, beaucoup considèrent que la guerre a symboliquement commencé dans un stade de football.

La scène la plus célèbre reste le coup de pied donné par Zvonimir Boban, capitaine du Dinamo Zagreb, à un policier frappant un supporter croate. Boban devient immédiatement un symbole du nationalisme croate et de résistance.

Ultras et guerre d’indépendance

Lorsque la guerre éclate officiellement en 1991, de nombreux groupes ultras rejoignent directement le conflit armé. Les Delije de l’Étoile Rouge participent notamment à la Garde des volontaires serbes, une unité paramilitaire dirigée par Željko Ražnatović, plus connu sous le nom d’Arkan.

En face, les Bad Blue Boys et la Torcida s’engagent également dans les forces croates. Plusieurs supporters meurent sur le front et deviennent des figures commémorées dans les tribunes.

Même après la guerre, les affrontements restent fréquents. En 2003, lors d’un match amical entre le Dinamo Zagreb et le Partizan Belgrade disputé en Suisse, des supporters des Bad Blue Boys envahissent la pelouse avec un drapeau croate alors que leur équipe mène 2-0. Les Grobari, supporters du Partizan, répliquent immédiatement avec des drapeaux serbes. Une violente bagarre éclate alors dans le stade.

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Une haine entre Croates et Serbes toujours vivante

Les qualifications de 2014, miroir des tensions persistantes

Plus de quinze ans après la fin de la guerre, la rivalité reste intacte. Lors des qualifications pour la Coupe du monde 2014, Croates et Serbes se retrouvent dans le même groupe.

En mars 2013, la Croatie reçoit la Serbie à Zagreb dans une ambiance extrêmement tendue. Les supporters serbes sont interdits de déplacement afin d’éviter des débordements. Dans les tribunes croates, une banderole rend hommage aux combattants de la guerre d’indépendance : « Ceux qui protégeaient cette patrie avant nous ne sont pas morts en vain pour la liberté. » Des chants hostiles aux Serbes sont également entendus pendant la rencontre. La Croatie s’impose 2-0.

Au match retour, disputé au stade Marakana de Belgrade, les supporters croates sont eux aussi interdits de déplacement. L’hymne croate est sifflé dans une ambiance survoltée où les drapeaux serbes recouvrent les tribunes.

Une rivalité encore brûlante en 2026

Aujourd’hui encore, les tensions restent fortes entre groupes ultras des deux pays. Lors de l’Euro 2024, des supporters croates et albanais avaient notamment provoqué une vive polémique après des chants hostiles aux Serbes durant un match de phase de groupes.

En janvier 2026, la rivalité entre supporters croates et serbes a une nouvelle fois dégénéré en violences. À Tuzla, en Bosnie-Herzégovine, des membres de la Torcida se sont affrontés avec les Delije. Les supporters serbes revenaient alors d’un déplacement en Suède pour un match de Ligue Europa face à Malmö. Les affrontements ont fait 23 blessés, dont 18 pris en charge dans un centre hospitalier de Tuzla, et conduit à 93 arrestations.

Pourtant, ni la FIFA ni l’UEFA n’interdisent officiellement les rencontres entre clubs ou sélections croates et serbes. Mais dans les stades de Zagreb, Split ou Belgrade, la mémoire de la guerre demeure omniprésente. Plus de trente ans après l’éclatement de la Yougoslavie, chaque affrontement entre Croates et Serbes rappelle que dans les Balkans, le football n’a jamais été qu’un simple sport.