Ferencváros vs Újpest : quand le derby de Budapest fracture la ville et l’histoire
À Budapest, le football n’est jamais qu’un simple jeu. Depuis près d’un siècle, le derby entre Ferencváros et Újpest dépasse largement le cadre sportif. Héritage des idéologies du XXe siècle, luttes de classes, contrôle politique et radicalisation des tribunes ont façonné une rivalité parmi les plus violentes et symboliques d’Europe centrale. Plongée dans un affrontement où le ballon n’est qu’un prétexte.
Deux clubs de football, deux identités forgées par l’histoire
Ferencváros, le club du peuple et du nationalisme hongrois
Fondé en 1899 dans un quartier ouvrier en plein essor, Ferencváros (surnommé Fradi) puise son identité dans un fort sentiment national. Créé par des Souabes chrétiens, le club devient rapidement une institution populaire, dominante sur le plan sportif dès les premières années du championnat.
Dans les années 1930-1940, alors que l’Europe bascule vers les régimes autoritaires, Ferencváros n’échappe pas aux influences politiques. En 1944, Andor Jaross, homme politique hongrois collaborationniste du Troisième Reich, prend la présidence du club. (source : L’Arena)
Cette période ancre durablement l’image d’un Ferencváros politiquement marqué, souvent associé à une droite nationaliste assumée, héritage que certains groupes de supporters revendiquent encore aujourd’hui.
Újpest, d’une ville ouvrière à une puissance violette
Újpest naît dans un contexte bien différent de celui de Ferencváros. Fondée en 1835 par l’industriel hongrois juif Izsák Lőwy, la ville devient rapidement un pôle industriel majeur aux portes de Budapest. Usines de cuir, de coton et de textile façonnent un paysage urbain marqué par le travail ouvrier, attirant une population diverse, souvent marginalisée ailleurs dans la capitale. Longtemps indépendante, Újpest ne sera intégrée officiellement à Budapest qu’en 1950, renforçant son sentiment d’identité propre (source : Libcom).
Là où Fradi incarne très tôt une tradition nationale forte et une base populaire massive, Újpest se construit dans l’ombre, avec une identité plus locale, plus industrielle, presque provinciale aux yeux du centre-ville. Sportivement, les débuts sont prometteurs mais irréguliers. Après son accession en première division en 1904, Újpest collectionne les places d’honneur sans parvenir à briser l’hégémonie de Ferencváros et du MTK. Les confrontations entre les deux clubs restent encore secondaires jusqu’aux années 1930. Ce n’est qu’avec les premiers titres nationaux d’Újpest et l’officialisation du terme « derby » en mars 1930 que la rivalité change de dimension, posant les bases d’un affrontement durable entre deux visions du football et de la ville (source : tourismehongrie).
Club de la police contre club de l’opposition
En 1948, à la suite d’élections truquées, le régime communiste s’installe durablement au pouvoir en Hongrie et entreprend de placer le sport sous un strict contrôle idéologique. Le football, phénomène populaire par excellence, devient un outil politique. Les clubs de Budapest sont alors rattachés à des ministères afin d’effacer toute revendication identitaire jugée dangereuse par le régime.
Dans cette nouvelle organisation, les rôles se figent. Újpest passe sous la tutelle du puissant ministère de l’Intérieur et devient le club de la police, symbole de l’autorité et du communisme répressif. Il bénéficie d’importantes subventions et d’un accès privilégié aux meilleurs joueurs du pays. À l’inverse, Ferencváros, historiquement contestataire, reste en marge du système. Bien que placé sous la responsabilité du ministère de l’Agriculture, Fradi conserve son image de club du peuple, refuge de ceux qui s’opposent au pouvoir en place (source : Footballski).
L’âge d’or sportif et la radicalisation de la haine
Sportivement, les années 1960-1970 représentent l’apogée du derby. Ferencváros remporte la Coupe des villes de foire, tandis qu’Újpest rafle sept championnats consécutifs entre 1969 et 1975 et atteint les demi-finales de la Coupe d’Europe des clubs champions en 1974.
En 1956, dans le sillage de l’insurrection de Budapest contre l’URSS, les tribunes s’embrasent, au sens propre comme au figuré. La chute du Honvéd, club du ministère de la défense permet à Ferencváros et Újpest de redevenir les pôles dominants du football national. Mais dans les tribunes comme sur le terrain, chaque confrontation devient une lutte symbolique entre le pouvoir et la rue. Cette opposition frontale, nourrie par la guerre froide et la surveillance constante des structures sportives, pose les bases de la haine viscérale qui déchire encore aujourd’hui les quartiers de Budapest (source : SoFoot)
Budapest : Ultras, violences et héritage contemporain
La fin du communisme et la naissance des groupes ultras à Budapest
La chute du rideau de fer en 1989 marque un tournant. Le football hongrois entre dans une période de déclin sportif, mais les tribunes, elles, se réorganisent. Les groupes ultras apparaissent au début des années 1990, libérés du contrôle étatique.
En 1992 naissent les Ultra Viola à Újpest. Trois ans plus tard, en 1995, les Green Monsters s’imposent à Ferencváros. Ces derniers se revendiquent ouvertement patriotes et de droite, perpétuant l’héritage politique du club. Les chants, banderoles et symboles dépassent largement le cadre du football (source : L’Arena).
Un derby toujours brûlant, malgré le déclin sportif
Aujourd’hui, même si Újpest n’a plus été champion depuis 1998, le derby reste la rencontre la plus attendue du pays. La haine demeure toujours autant viscérale.
L’exemple le plus marquant reste le 6-0 infligé par Újpest en 2010, humiliation encore célébrée par les supporters violets, au point de renommer leur fanzine distribué avant chaque match « 6-0 ». Bagarres, sièges arrachés, impressionnant dispositif policier : chaque derby est un risque assumé. Dans un championnat où beaucoup de matchs se jouent devant 1 000 spectateurs, voir plus de 10 000 personnes pour Ferencváros vs Újpest prouve que cette rivalité continue de déchirer Budapest, quartier par quartier, génération après génération (source : SoFoot).