Aleksandar Vučić : de la tribune des Delije au fauteuil de président
Des tribunes de l’Étoile Rouge de Belgrade aux plus hautes fonctions de l’État serbe, le parcours d’Aleksandar Vučić illustre la porosité historique entre le monde des ultras et le pouvoir politique dans les Balkans. Alors que l’actuel président règne en maître sur la Serbie, une question demeure : les ombres de son passé de Delije et ses arrangements souterrains avec le milieu des stades impactent-ils encore aujourd’hui la stabilité du pays ?
Les années Delije et le baptême du feu du 13 mai 1990
Du train de Belgrade aux violences du Maksimir
Le 13 mai 1990, le stade Maksimir de Zagreb devait être le théâtre d’un match sous haute tension entre le Dinamo et l’Étoile Rouge de Belgrade, resté dans l’histoire comme le prélude symbolique à l’éclatement de la Yougoslavie. Au milieu de la foule des Delije, les ultras du club serbe, se trouvait alors un jeune homme de 20 ans : Aleksandar Vučić.
Dans des entretiens accordés à la presse serbe (relayé par de nombreux médias comme 24sata), Vučić s’est remémoré l’ambiance de cette journée historique où, selon ses mots, « on sentait une haine sincère« . Alors que plus de deux mille supporters faisaient le voyage en train depuis Belgrade, le futur président racontait : « Nous étions toujours prêts pour une bagarre à Zagreb, mais cette fois-ci, c’était différent. Le premier incident s’est produit dès Vinkovci […] Nous avons immédiatement su que le chaos se préparait à Zagreb, mais pas entre les Delije et les Boys, plutôt entre Croates et Serbes. Eux comme nous nous sentions très puissants. » Encadré par des figures sombres comme Željko Ražnatović, alias « Arkan », futur chef paramilitaire armé présent sur la pelouse, Vučić a assisté en direct à l’embrasement identitaire des tribunes.
Du virage politique au virage géopolitique
Cette ferveur nationaliste du virage nord de Belgrade a servi de tremplin direct à son engagement politique au sein du Parti radical serbe (SRS), aux côtés de Vojislav Šešelj. S’il a troqué le blouson d’ultra contre le costume-cravate de Premier ministre puis de président, Vučić n’a jamais totalement coupé avec ses racines idéologiques.
Un épisode de mars 1995 illustre parfaitement cette continuité de jeunesse. Alors que la guerre de Croatie fait rage, Aleksandar Vučić, alors secrétaire général du SRS, se rend dans la ville de Glina ( dans la région Krajina, alors contrôlée par les rebelles serbes). Devant un parterre de nationalistes, il prononce un discours enflammé proclamant que « la Krajina ne sera jamais croate » et que Glina se trouve sur des terres serbes. Vingt ans plus tard, ces archives vidéo et textuelles ont refait surface, lui rappelant que ses réflexes d’agitateur de foule et ses passions identitaires ont directement alimenté sa trajectoire politique (source : Balkaninsight).
Quand les supporters deviennent une milice officieuse
En Serbie, les tribunes de l’Étoile Rouge et du Partizan ne sont pas de simples espaces de divertissement sportif : ce sont des caisses de résonance politiques. Comme l’a documenté l’enquête approfondie du New York Times relayée par le Pulitzer Center, les groupes de hooligans servent souvent de supplétifs officieux pour le pouvoir. Des chefs ultras reconvertis dans le trafic de drogue ont ainsi assuré des « basses œuvres » pour le compte de l’État : intimider les rivaux politiques, briser des mouvements de contestation ou faire taire les supporters mécontents qui osaient scander des slogans hostiles à Vučić dans les stades. Un service inestimable dans un pays où la tribune peut faire ou défaire un pouvoir.
Connexions au sommet et impunité judiciaire
La porosité entre le pouvoir exécutif et le crime organisé issu des stades a longtemps profité d’une impunité toxique. L’enquête du Pulitzer Center rappelle que des figures sulfureuses du hooliganisme ont fréquemment été photographiées en compagnie de cercles proches du pouvoir, y compris des membres de la famille présidentielle, comme le fils du président, Danilo Vučić. Malgré des casiers judiciaires chargés et de multiples accusations pour des crimes graves, ces « caïds » ont longtemps bénéficié d’une indulgence judiciaire déconcertante, les dossiers s’évaporants au fil des procédures.
Le système Vučić : contrôle, supporters et géopolitique du balancier
La chute des intouchables et la fin d'un pacte secret
Pendant des années, le pouvoir a toléré les agissements de ces caïds de tribunes en échange de services politiques, notamment le maintien de l’ordre dans la rue et la neutralisation de l’opposition. Mais ce système d’instrumentalisation a fini par se retourner en partie contre ses créateurs : ces réseaux criminels, en s’enivrant de pouvoir et d’impunité, ont échappé à un contrôle politique strict, devenant un État dans l’État.
Ce pacte tacite a failli voler en éclats en février 2021 lors de l’arrestation de Veljko Belivuk (alias Velja Nevolja), un redoutable chef de gang, hooligan, impliqué dans des assassinats d’une extrême violence. Lorsque les analyses de la police européenne sur les messageries cryptées (Sky-ECC) ont mis en lumière l’ampleur des connexions entre ce réseau et les cercles du pouvoir, le régime s’est trouvé directement exposé.
Lors de ses auditions, Veljko Belivuk a mis en cause le sommet de l’État. Voici ce qu’il a déclaré aux enquêteurs, selon KRIK :
« J’ai décidé de dire tout ce qu’il en est, poliment, concernant mes relations avec le président de la Serbie, Aleksandar Vučić, le ministre de la Police, Aleksandar Vulin, les frères Vučić, des amis, et tous les politiques qui nous ont demandé des services et qui se comportent maintenant comme s’ils ne se connaissaient pas et s’en lavent les mains. »
Face à cette menace devenue incontrôlable, la riposte de l’exécutif a été minutieusement orchestrée : après l’arrestation du gang, le président Aleksandar Vučić et ses ministres ont organisé une conférence de presse télévisée choc, exhibant des images insoutenables des crimes commis (corps démembrés) pour marquer l’opinion publique. Pour les analystes politiques et les réseaux d’investigation (comme KRIK et les enquêtes du New York Times), cette vaste opération n’était pas une démarche de justice indépendante, mais un coup de force de reconquête. En neutralisant ces criminels par la force, le pouvoir s’est empressé de couper des liens devenus trop compromettants et d’effacer une menace, tout en réaffirmant par un contrôle autoritaire total qu’il restait le seul maître à bord.
De la tribune au fauteuil de président : l'art du grand écart
Plus de trois décennies après les fumigènes de Maksimir et plusieurs années après la chute de Veljko Belivuk, le système politique d’Aleksandar Vučić apparaît plus que jamais façonné par cette culture des tribunes : un art permanent du rapport de force, de la polarisation et du contrôle des réseaux nationalistes.
En 2026, si le président serbe continue de jongler habilement sur la scène internationale, naviguant entre les exigences de l’Union européenne, les partenariats stratégiques orientaux et la gestion des tensions régionales, son emprise intérieure repose toujours sur ces mêmes fondations ambiguës. Le grand écart entre le jeune agitateur des années 1990 et le chef de l’État indéboulonnable (en place depuis 2017) résume à lui seul la trajectoire politique de la Serbie contemporaine : un pays où la frontière entre la ferveur des stades, l’appareil sécuritaire et les coulisses du pouvoir ne s’est jamais véritablement effacée, mais s’est institutionnalisée au sommet de l’État.