Le Derby Paulista : l'histoire centenaire d'une rivalité féroce entre Corinthians et Palmeiras
Corinthians et Palmeiras sont deux géants du football brésilien dont la rivalité prend racine dans les classes populaires de São Paulo au début du XXe siècle. Considéré comme l’un des derbies les plus intenses, équilibrés et prestigieux du Brésil, le « Derby Paulista » dépasse le simple cadre sportif. C’est un véritable choc culturel, historique et passionnel où chaque victoire sur l’autre vaut souvent bien plus qu’un simple trophée.
Les origines populaires d'une rivalité brésilienne sans merci
Corinthians et Palmeiras : deux clubs de football nés pour le peuple
Au début du XXe siècle, le football à São Paulo est un sport résolument élitiste, réservé aux classes supérieures. C’est dans ce contexte que les deux futurs rivaux voient le jour avec un but commun : démocratiser le ballon rond. En 1910, des ouvriers du quartier de Bom Retiro fondent le Sport Club Corinthians Paulista, inspirés par un club londonien en tournée au Brésil. Quatre ans plus tard, en 1914, la forte communauté d’immigrants italiens de la ville décide de créer son propre club : le Palestra Itália (qui deviendra plus tard Palmeiras). Si les deux équipes attirent les foules issues des classes ouvrières, elles finissent inévitablement par se disputer le cœur de la capitale pauliste, transformant très tôt chaque confrontation en un véritable événement social.
L'os de la discorde et le premier acte
Le tout premier match entre les deux équipes a lieu le 6 mai 1917, et se solde par une victoire 3-0 du Palestra Itália. Toutefois, la véritable étincelle de la rivalité s’enflamme l’année suivante, en 1918, lors du fameux « caso do osso » (l’affaire de l’os). Avant la rencontre, des supporters du Palestra jettent un os par la fenêtre du restaurant où déjeunent les joueurs du Corinthians, accompagné d’un mot provocateur : « Le Corinthians est de la soupe pour le Palestra » (sous-entendu : ils seront très faciles à manger). Sur le terrain, le Corinthians, mené au score, arrache finalement un match nul héroïque (3-3). En réponse, les supporters renvoient l’os avec un nouveau message : « Cet os était pour la soupe. Mais il n’a pas cuit parce qu’il était trop dur. » Le ton était donné pour le siècle à venir (source : Corinthians.com)
Les années de domination absolue du Palestra Itália
Au début des années 30, le Palestra Itália traverse une période de domination absolue. Entre 1930 et 1934, l’équipe au maillot vert enchaîne 12 matchs consécutifs sans défaite contre son rival, un record d’invincibilité dans l’histoire du derby.
L’apogée de cette hégémonie a lieu le 5 novembre 1933 : le Palestra inflige une défaite monumentale de 8-0 au Corinthians, grâce notamment à un quadruplé de l’attaquant Romeu. Cette humiliation historique provoque la colère des supporters du Timão (surnom du Corinthians), qui, fous de rage, détruisent et incendient une partie de leur propre stade, le Parque São Jorge . Le président du Corinthians est même contraint de démissionner dans la foulée (source : Palmeiras.com).
L'âge d'or des années 50 et la naissance du "derby"
Avec l’entrée du Brésil dans la Seconde Guerre mondiale, le Palestra Itália est contraint par le gouvernement d’abandonner ses références aux pays de l’Axe (coalition de nations qui s’est opposée aux Alliés : l’Allemagne nazie, le Japon et l’Italie fasciste). En 1942, le club se rebaptise Palmeiras. C’est à cette époque que le journaliste Thomaz Mazzoni baptise cette confrontation « O Derby », en référence au Derby d’Epsom, la célèbre course hippique anglaise, pour souligner son prestige (source : Palmeiras.com)
Les années 40 et 50 sont marquées par des matchs spectaculaires, à l’image d’une incroyable victoire 6-4 du Corinthians en 1953. L’année suivante, en 1954, le Corinthians prend une revanche historique en remportant le très symbolique championnat Paulista du IVe centenaire de la ville de São Paulo face à son éternel rival.
Les batailles modernes et la légende du derby Corinthians et Palmeiras
Les années 90 et l'apogée en Libertadores
La rivalité atteint des sommets de tension dans les années 90, une décennie marquée par des batailles épiques, des bagarres mémorables (comme celle provoquée par les jongles d’Edilson en 1999) et des enjeux colossaux. En 1993, Palmeiras met fin à 16 ans de disette sans le moindre titre en écrasant le Corinthians (4-0) en finale du championnat Paulista. Mais le point culminant se déroule en demi-finale de la prestigieuse Copa Libertadores en 2000. Après une première manche remportée par le Corinthians (4-3), le match retour voit Palmeiras s’imposer (3-2). Lors de la séance de tirs au but décisive, le gardien de Palmeiras, Marcos, entre dans la légende absolue du club en repoussant la frappe de l’idole corinthiane, Marcelinho. Palmeiras se qualifie alors pour la finale, perdue finalement aux tirs au but face aux Argentins de Boca Juniors (2-2 au cumul, 2-4 t.a.b.), gravant à jamais ce duel continental dans l’histoire du football sud-américain.
Une passion intemporelle dans des arènes modernes et un bilan au sommet
Aujourd’hui, le derby Paulista a quitté les anciens stades romantiques pour s’installer dans des arènes ultramodernes : la Neo Química Arena (Corinthians) et le Nubank Parque (Palmeiras). Cette modernisation s’accompagne d’une lutte acharnée pour la suprématie sportive, où chaque club impose sa domination à un échelon différent :
Sur la scène internationale : Le Corinthians possède l’avantage des trophées mondiaux avec ses 2 Coupes du Monde des Clubs de la FIFA, mais Palmeiras domine l’Amérique du Sud en Copa Libertadores avec 3 couronnes continentales.
Sur la scène nationale : Palmeiras est le roi incontesté du Brésil avec 12 titres de Brasileirão, contre 7 pour le Corinthians.
Sur la scène régionale : Le Corinthians conserve le leadership historique dans l’État de São Paulo avec 31 titres de Paulistão (contre 26 pour Palmeiras).
Ce qui rend cette rivalité si unique, c’est cet équilibre presque irréel. Sur près de 400 rencontres disputées en plus d’un siècle, les deux équipes se tiennent dans un mouchoir de poche au bilan direct des confrontations. Que ce soit lors des finales d’État ou lors des chocs couperets du championnat, à chaque coup d’envoi, la ville de São Paulo s’arrête de respirer.